Paris Brest Paris 2003


Georges Farjou

Pour réaliser ce défi, il faut retourner l’hiver dernier, où j’ai décidé timidement de préparer cette épreuve en participant aux brevets de qualification. Malheureusement, cela débute mal, Gérald, l’instigateur de cette grande aventure, nous quitte prématurément pour ennui de santé lors de la première épreuve. Je suis sur le point d’abandonner ce projet, mais tous les participants se serrent les coudes et nous décidons de continuer. Nous effectuons le 300KM sous la pluie, le froid en traversant le larzac, mais je termine bien, cela me donne confiance. Le 400 Km se passe très bien, abrité dans les roues des locomotives,( Yannik, José et les autres). Nous effectuons le parcours à environ 28km/H de moyenne. La forme arrive, l’endurance s’améliore. Le 600Km me fait peur, car je connais bien le circuit. La même équipe, amputée de deux ou trois éléments, quitte Clapiers à 03H00 du matin le jour de l’ascension ; après avoir traversé l’Hérault d’est en Ouest, le Tarn du sud au nord ,nous voici dans l’Aveyron. Nous approchons de mon village natal où nous attendent nos cuisinières afin de nous faire un bon repas. JL et moi, les deux Aveyronnais du groupe, connaissent en fin d’étape une sérieuse défaillance ; cela doit être le mal du pays. Après s’être restaurés et reposés, nous rentrons sur Montpellier et malgré les difficultés du relief nous arrivons assez facilement au but. Je ne suis pas encore persuadé de continuer ce projet, mais tous les copains du club m’encouragent. Alors je continue à m’entraîner. La canicule du mois de Juin me perturbe, je décide donc de changer mes habitudes . Je me lève à O5H pour rouler à la fraîche. J’effectue des départs à 4H du matin pour m’habituer à rouler de nuit. Je vais dans l’Aveyron plusieurs fois, cela me fait des sorties de 240 Km. Je fais quelques tours en Camargue pour faire du rythme. Au mois de Juillet je sors pratiquement tous les matins. J’arrive en fin de mois à 12000 Km . Je trouve ma progression positive. Au mois d’août, je continue à entretenir ma forme et la motivation . Je suis prêt.

 

Dimanche 17 août, il est 05H du matin, je me dirige vers ROISSY chercher mon assistance en provenance de NOUMEA. Je me demande dans quel état Samantha (ma fille) et Barthe ( son copain) vont se trouver. Je suis surpris de voir qu’ils ont l’air en pleine forme et motivés. Je les avertis de ce qui les attend, mais ils sont confiants. Nous passons le dimanche au lit ou au restaurant ; à 17H je me rends au départ présenter mon vélo. Tout se passe bien et rapidement. De nombreux stands animent le village départ, mais je ne m’attarde pas trop et retourne à l’hôtel. Le soir, nous allons manger avec Gérald et Jean LOUIS. IL n’y a que des cyclistes, chacun donne ses derniers conseils et on sent la tension monter. La nuit se passe bien et après un petit déjeuner copieux, nous allons faire les dernières courses. Le temps passe lentement et il me tarde de partir.

Nous voilà au départ. J’essaie de ne rien oublier, je donne mes dernières instructions à mon assistance qui me rassure de plus en plus. Je fais pointer ma carte et mon badge, il est 19h30. Première surprise : le départ de 20H est divisé en deux, JL et moi, nous nous retrouvons dans le deuxième groupe et ne partons qu’à 20H17.

Nous passons la ligne de départ devant une foule incroyable, nous empruntons des avenues larges, escortés par un VL et des motards. Nous roulons à 35, 40 Km/h, je commence à avoir peur, il faudra bien lever le pied. Je n’ai pas de bonnes sensations, j’ai mal aux cuisses et cela me rappelle le brevet des 400KM. Le rythme est toujours soutenu, j’essaie de rester dans les trente premiers, mais je dois faire des efforts, car nombreux sont ceux qui veulent également rester devant. Beaucoup de petites côtes avalées rapidement ; le vent est défavorable, cela me parait positif, car au retour il vaudra mieux l’avoir de dos. Les kilomètres défilent et je ne suis toujours pas bien. Le premier ravitaillement approche, les difficultés commencent : de vrais raidars avec des pourcentages, je suis surpris de rester devant.

Il est 00H45, nous arrivons à MORTAGNE AU PERCHE, je trouve facilement mon assistance. Je m’arrête, change mes bidons, remplis mes poches pour ne pas prendre la musette. Mon laxisme va me coûter une course poursuite pour recoller au groupe de tête. Nous ne sommes plus q’une quinzaine, JL est là, je suis soulagé. Je commence à être dans la cadence. On monte on descend, je dis à JL de grimper les bosses en restant dans le groupe, mais il a l’air facile et se retrouve souvent devant. Je reste à l’abri au maximum.

Je suis surpris d’arriver à VILAINES LA JUHEL, il est 03H35. Tout le monde se précipite faire pointer sa carte à mon grand étonnement. Barthe me garde le vélo, me change les bidons et m’encourage en me signalant que nous ne sommes pas loin de la tête de course. Je me rends compte seulement que c’est une vraie course. Je dois retrouver JL à la sortie du village pour un arrêt  pipi, ce que je fais également. Je repars, mais je me retrouve seul. J’attends un peu, deux vélos me rattrapent, je prends les roues, j’essaie de me renseigner, ce sont des américains, nous commençons la chasse pour rentrer devant. Nous roulons fort , la tête dans le guidon, toujours pas de lumière loin devant ; je commence à douter. Le temps passe, toujours personne. Tout à coup, je vois un vélo à contresens, je comprends et je fais demi tour. Bientôt, nous nous retrouvons une dizaine. Dans un village, nous faisons le point et, prenons une route pour rejoindre le parcours. Le moral en prend un coup. Ouf, revoilà les flèches, nous avons perdu plus de 30 minutes.

Petit à petit, le groupe explose et nous arrivons trois à FOUGERES, il est 06H45. Je décide de me restaurer et après un premier massage au synthol, je mange un sandwich pâté, eau gazeuse et je repars après 10mn d’arrêt, je me sens bien, aucun signe de sommeil. Je suis seul sur la route, le jour se lève, je rejoins un petit groupe et je me mets un moment dans les roues, prends quelques relais.

En haut d’une bosse je me retourne, je suis seul ; je continue et je rentre avec surprise dans TINTENIAC à 09H05 : chocolat chaud, croissant, c’est le luxe, je repars dix minutes après avec trois étrangers qui roulent assez bien. Je décide de rester avec eux, la route ne rend pas. JL est devant avec trente mn d’avance. J’apprends qu’il a chuté sans trop de gravité.

Nous arrivons à LOUDEAC à 12H23, 442 km. Je m’arrête trente minutes. Je mange des pâtes, du jambon, fais des étirements et je pars encore seul. Je suis bien, roule entre 25 et 30 à l’heure. Personne devant, personne derrière.

Je fais bien attention au fléchage, la température est idéale, j’avale les 90 KM facilement pour me rendre à CARHAIX où j’arrive à 15H50. JL est 35’ devant. Je décide de ne pas repartir seul et je profite de plusieurs roues pour aller à BREST. Cela se corse, des faux plats, des côtes dures mais je reste assez facilement dans les roues. Je discute avec un gars de MILLAU qui a entendu parler du club de Clapiers. Nous attaquons le roc de TREVEZEL, nous n’arrêtons pas de monter, monter…. Pas très dur mais interminable. Notre groupe explose encore et je me retrouve seul devant, je roule à mon train, je ressens un peu de lassitude. Tout à coup, je suis rejoint par plusieurs coursiers qui rentrent à BREST. Ils m’invitent à prendre les roues, je m’accroche, ils ralentissent l’allure pour m’attendre. Parmi eux, il y a Yvon Madouas, ancien pro. Ils sont sympa et me déposent à l’entrée de BREST. Je traverse le pont Albert LOUPPE réservé aux vélos Enfin l’océan ! Je pensais être au but mais le final est une côte de deux km en pleine ville : la cerise sur le gâteau !

Je pointe à 19h25. J’ai rallié BREST en 23H. J’ai une heure d’avance sur mon tableau de marche. Sans mon erreur, je serai certainement arrivé avec JL. Je mange un vrai repas avec soupe, pâtes, jambon, gâteau. Je prends une douche, je change de tenue, je me fais masser par un débutant avec qui je perds mon temps. Mon assistance est au top, je les remercie car je suis surpris de leur efficacité et cela me donne le moral. Je pars après une pause d’une heure dix. Je suis encore seul sur la route. J’attaque ma deuxième nuit, je remonte TREVEZEL très bien, je dépasse un groupe qui est au ralenti. Je commence à croiser quelques vélos qui vont sur BREST.

Je continue en faisant très attention aux flèches et me voilà de nouveau à CARHAIX. Au pointage, je suis seul, me renseigne pour voir si je peux espérer avoir des compagnons de route Je me restaure, prends mon temps, mais personne. Je repars 20’ après, encore seul. Il est 01h05, je n’ai toujours pas sommeil et cela m’étonne. Je roule en refaisant le monde, dans les bosses je suis bien, je tourne les jambes en pensant à J. Baptiste qui, au cours des brevets, nous engueulait en raison de nos braquets ; je l’en remercie, car cela m’a servi . Je monte 41x19 ou 41x21, je ne souffre pas, mais j’ai du mal à embrayer sur le plat. Je suis gêné par les concurrents qui se dirigent vers BREST. C’est une file pratiquement ininterrompue, je suis ébloui, certains sont équipés de véritables projecteurs, je me rends compte seulement que nous étions véritablement 4000 au départ.

J’arrive à LOUDEAC à 04H35. 15’ de pause et je repars avec trois cyclistes qui roulent ensemble. Leur rythme me parait faible, mais je reste avec eux car je commence à sentir le sommeil arriver ; je bois, m’alimente bien ; il me faut arriver à la prochaine étape. Le parcours est assez facile.

Je me présente au pointage de TINTENIAC à O8H50. Petit déjeuner copieux ( sportdéj. Croissant, gâteau de riz, café) Seulement 15’ d’arrêt ! Je décide de faire l’étape suivante qui est plus courte. Nous partons à quatre ou cinq. J’ai sommeil, je commence à m’endormir sur le vélo, je fais des écarts, je m’arrose, m’étire ; je regrette de ne pas avoir dormi un peu car je n’avance plus.

Ouf, j’arrive à FOUGERES à 11H50. Après avoir pointé, je me couche dans le camion d’assistance où un matelas est installé, je demande d’être réveillé dans 20’. Je dors comme une masse, l’ouverture de la porte me réveille. Je mange pâtes, soupe, saucisson fromage et, je repars. Plus que trois contrôles ! Je retrouve le coup de pédale, je suis agréablement surpris de cette résurrection, je suis pratiquement seul à assurer le train je rattrape un groupe du même club qui roule bien, à l’économie, avec de bons relais. Je reste avec eux et pense que je vais aller loin car je vois qu’ils sont expérimentés pour ce genre d’effort.

Nous arrivons à VILLAINES à 16H30. Je décide d’attendre le club avec qui je suis arrivé. Ils sont un peu longs à partir, mais tant pis, je ne veux pas prendre de risque. C’est reparti pour le dernier ravitaillement à MORTAGNE. Cela roule super sans à-coups, tout le monde participe. Je suis encore bien, c’est dans la poche, mais le parcours devient à nouveau plus difficile, je mouline au maximum.

On arrive à MORTAGNE, je me ravitaille bien car je serai seul jusqu’à l’arrivée et il reste 140 Km . Je bâche complet, jambières, brassières, coupe vent. Mon groupe tarde à repartir, je suis impatient, mais j’attends ( Erreur ! ) Enfin nous y allons , on monte et on descend, cela se corse ; en haut d’une bonne bosse, je me retourne et me retrouve seul ; il fait nuit, cinq minutes, dix minutes, une voiture arrive : ,je fais signe au conducteur qui m’indique que le groupe n’est pas loin. J’attends, mais je commence à avoir froid. Je repars avec le groupe, mais on ne roule plus, quelques uns sont cuits. Au bout de quelques kilomètres, je décide de continuer tout seul. J’arrive dans la Beauce, il fait 5 à 6°, j’ai les cuisses qui se tétanisent, le calvaire commence.

NOGENT LE ROI, 01H30 : trois coursiers me rattrapent au moment où je repars. Ce sont deux parisiens qui sont venus faire la fin du parcours avec un de leur copain. Ils sont frais et on commence à rouler. Ils m’attendent car je suis cuit. La traversée de la Beauce est interminable. J’ai un éclairage trop faible, il me semble rouler sur des routes bordées de fleurs géantes. Je commence à avoir des hallucinations, mauvaise limonade !!! Nous arrivons dans les bois de la région parisienne, ouf ! Mais cela se complique, nous montons des raidars de plus de 10%. J’ai mal aux cuisses. On se perd. Plus de flèches, heureusement, je suis avec des gens du coin ; je leur fais confiance. J’ai l’impression qu’on tourne en rond. Il me tarde d’en finir. Nous empruntons une vaste allée et je n’arrive plus à suivre. Je me dirige avec les panneaux TRAPPES GUYANCOURT.

Enfin, je me reconnais et après quelques détours, je vois le panneau gymnase des droits de l’homme. OUF, j’ai réalisé mon rêve. Je termine dans la douleur, mais je suis heureux. Je présente ma carte et l’ hôtesse m’annonce " vous êtes le 120 eme arrivé". Je n’en reviens pas . J’ai parcouru la distance en 56H20, j’ai rempli le contrat que je m’étais fixé.

Ma première pensée a été pour Gérald à qui je dis merci.

 

Pour conclure ce récit, je veux remercier tous ceux qui directement ou indirectement m’ont aidé à réaliser ce challenge :

. Gérald RAZIER qui a su me motiver et sans qui je n’aurai jamais oser penser à ce projet.

. J. Pierre FERRATON qui, par son expérience ( 7eme P.B.P) m’a donné de bons conseils.

. J. Louis ROUQUETTE dont la détermination m’ a conforté dans ma décision.

. Samantha et Barthe qui m’ont assisté et malgré leur méconnaissance totale du milieu cycliste ont été très efficaces et d’un soutien important. J’ai été agréablement surpris.

. Lily qui m’a supporté pendant un an, mais qui m’a toujours encouragé (merci pour les repas adaptés, mon absence pendant les week-ends, les départs et arrivées à toutes les heures)

. Les participants aux différents brevets qui m’ont bien encadré et motivé.

. Le club de CLAPIERS qui m’a donné envie de pratiquer le cyclisme différemment.

 

 

Quelques chiffres : 4187 inscrits

118 non partants

604 abandons 15%

2130 étrangers 25 nationalités

465 etat unis

356 Angleterre

220 Italie

202 Allemagne

Distance 1218 Km (1254 à mon compteur)

Dénivelé 10 000 mètres

365 côtes

9 villes contrôle

16 contrôles + contrôles secrets

6000 flèches fluo

 

J’ai consommé 18 litres d’eau, 2 Kg de poudre maxim pour la boisson

12 cafés, vitamine C , soupe, pâtes, fromage, céréales, ……

J’ai roulé 51H50, je me suis arrêté 4H30, dormi 20’

J’ai utilisé comme braquet 51x13, 41x23.